VUE PANORAMIQUE

 

Il y a trente ou quarante ans, les gens ne voyageaient pas de la même manière qu'aujourd'hui : ils acceptaient tout d'abord de passer plus de temps dans leur moyen de transport, mais surtout ils voulaient découvrir et admirer les régions qu'ils traversaient. Les compagnies de chemin de fer proposaient donc des trains d'où on pouvait admirer le paysage : les Michelines puis les Bugattis avaient relégués les conducteurs sur le toit afin de dégager la vue vers l'avant aux voyageurs; après la guerre avec les autorails unifiés puis les X3800 le même principe avait été retenu. En France on n'avait pas poussé l'expérience aussi loin qu'aux USA où on construisait des voitures salons panoramiques. Mais on a inventé l'autorail panoramique, dont de nombreux exemplaires sont encore en circulation sur des trains et lignes touristiques (ainsi que le Picasso). Cet engouement pour le paysage est à mettre en parallèle avec les protestations des voyageurs des premiers TGV-SE qui se trouvaient placés entre deux baies et ne voyaient rien à l'extérieur !

Enfant, le paysage ne m'intéressait pas : c'était découvrir ce que voyait le conducteur qui me passionnait; mais par la fenêtre, pas question, "e pericolo sporgersi", et quand je réussissais à transgresser l'interdit, j'étais trahi par mon visage noirci d'escarbilles ! D'où, à l'occasion de vacances, la joie de découvrir des trains où l'on pouvait "conduire" comme le mécanicien !

Je suis monté dans un Bugatti en 1951 sur la Côte d'Azur ; le souvenir que j'en ai est d'abord la déception : toutes les places, face à la voie, étaient prises, et je me rappelle avoir gigoté, et donc m'être fait réprimandé, tout le long du trajet pour apercevoir la voie; ensuite c'est la disposition des sièges dans une grande salle qui m'avait étonné et intimidé : j'étais habitué aux compartiments à six places des seconde classe, où on était un peu comme chez soi. Quelques jours plus tard, j'ai pu m'installer, dans un autorail unifié, face à la voie.

Intérieur d'un autorail Bugatti

Ce jour-là, j'ai eu la frayeur de ma vie : je n'avais jamais vu un aiguillage talonnable, et au départ d'une gare,(sur la ligne Cannes-Grasse), je pense, l'autorail s'est engagé sur cet appareil de voie ; j'ai secoué mon père, persuadé que le train allait dérailler, le temps qu'il réagisse et me rassure, nous étions passés sans dommage.

Ma mère n'était pas favorable à ce que nous montions dans ce compartiment, car elle avait à l'esprit un accident de chemin de fer, un face à face terrible entre un train de marchandises et un autorail de ce type (je me rappelle les photos qui m'avaient impressionné, mais ni les circonstances, la date et le lieu) ; l'autorail avait été enfoncé et traversé jusqu'au kiosque par la locomotive ! Elle ne voyait par contre aucune objection à ce que nous montions à l'arrière quand ce compartiment y était, ou dans celui des remorques des autorails standards qui avaient quelques places dans son extrémités étroite.

Des autorails unifiés assuraient tous les omnibus (on dit les TER maintenant ) sur beaucoup de lignes ; c'étaient des Picasso en réduction : les FNC étaient à essieux et les U150 montés sur des petits bogies (de faux bogies en réalité). Je me souviens d'une correspondance un jour à Perpignan, ou un train entier avait essayé de se déverser dans deux U150 qui avaient été vite bourrés à craquer : le conducteur était descendu plusieurs fois de son kiosque, avant le départ, pour vérifier les suspensions !! Sur Cahors-Monsenpron-Libos (Agen) il fallait prévenir le contrôleur de la gare où l'on descendait pour que l'autorail s'arrête.

C'est dans ces autorails là qu'Henri Vincenot aimait monter pour découvrir les lignes qu'il décrivait ensuite dans les aventures du Professeur Lorgnon, feuilleton qui paraissait régulièrement dans la Vie du Rail (quand Henri Vincenot fut reconnu, ces articles furent éditées en deux tomes aux éditions Denoël-La Vie du Rail).

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