LES GRANDES MANOEUVRES

 J'ai toujours stoppé mes jeux quand un train arrivait en gare, ou passait sans s'arrêter : on disait même que j'avais le regard du cheminot, suivre rapidement du regard chaque wagon qui passait devant mes yeux ; à cette époque, c'était possible vu les vitesses pratiquées.

Mais le plus intéressant était l'observation du train de desserte, ses évolutions sur les voies. A Laventie, il effectuait deux passages, le matin en direction de Merville, l'après-midi en direction d'Armentières ; il prenait les wagons pour cette direction. Il était tiré par une 040D Nord ex-prussienne, locomotive peu élégante avec ses cylindres en port à faux à l'avant, mais robuste et puissante : une bonne à tout faire ! (Paris-Lille déjà électrifié, c'était une 040D qui amenait encore la rame pour Paris de Tourcoing à Lille.) C'était le moment fort de la journée : le matin, le train avait laissé quelques wagons, mais le soir il fallait trier et emporter tout ce qui avait été rempli dans la journée : dans les années cinquante, il y avait encore du trafic dans ces gares : expédition de colis, de wagons de

Reproduction assez fidèle d'une 040D par Marklin

grains (en sac), de wagons de pommes de terre. A cette époque les types de wagons étaient peu nombreux : plats, tombereaux et couverts. Une grande halle accueillait les colis, une partie était louée à des expéditeurs de pommes de terre qui les triaient sur place et les chargeait aussitôt. Un quai à bestiaux jouxtait cette halle; il servait aussi à la réception des machines agricoles calées sur les wagons plats par des coins en bois fixés au plancher par d'énormes clous de charpentier. Deux longues voies de débords permettaient aux expéditeurs de charger ou décharger les wagons. Il y avait donc un gros travail de manúuvres à effectuer : prendre les wagons chargés, laisser ceux encore vides, trier le tout et reformer la rame et tout cela tender en avant car la locomotive n'avait pas pu faire demi-tour. Je suivais tout cela, en surveillant les évolutions de la machine de sur mon vélo, au milieu de la cour de débords. Quand une manúuvre délicate survenait, je roulais rapidement vers le quai à bestiaux d'où je pouvais dominer la situation ; mon père tolérait ma présence du moment que je me tenais assez à l'écart.

Quand le travail était trop important, il recourait au lancer pour accélérer la manúuvre: au lieu de reculer sur une voie, de dételer un wagon, de repartir et ainsi de suite, il faisait dételer le wagon, puis d'un signe particulier (drapeau dressé verticalement, il descendait plusieurs fois le coude en sifflant en accord avec son geste) donnait l'ordre du lancer. Le mécanicien ouvrait grand le régulateur, la 040D aboyait trois ou quatre fois , quelquefois en patinant, puis il coupait l'effort et freinait tout aussi brusquement. Le wagon lancé roulait doucement vers la voie que lui indiquait mon père an basculant l'aiguille. Pendant ce temps, l'homme d'équipe avait couru jusqu'à l'endroit où le wagon devait s'arrêter, et placé sur le rail un sabot, sorte de cale métallique pourvue d'une longue semelle enveloppant le dessus du rail : la roue du wagon venait buter sur la sabot et le wagon terminait sa course dans un crissement de ferraille maltraitée. La locomotive, pendant ce temps était déjà repartie chercher d'autres wagons, mon père accrochée au marchepied.

Quand enfin tout le travail de classement était terminé, la locomotive se remettait en tête, l'homme d'équipe, Nénesse filait sur son vélo, vers la queue du train pour purger la conduite principale au coup de sifflet de la locomotive. Le chauffeur jetait quelques pelles de charbon, ouvrait le robinet d'eau pour remplir la chaudière, pendant que le mécanicien faisait le tour des bielles et vérifiait si rien n'avait chauffé. C'est à ce moment que j'avais la permission de monter sous l'abri et d'observer, de mon coin le travail de l'équipe. Puis tout le monde descendait et les hommes se dirigeaient vers le café de la gare, pendant que mon père finissait le bulletin de composition du train. Il n'était pas rare que pendant ce "rafraîchissement" la soupape de la locomotive ne s'ouvre en grand et laisse s'échapper une colonne de vapeur : les 040D étaient faciles à chauffer !

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